Visite privée des Pavillons de Bercy

Le 3 novembre à 16h47 - - Art & Décoration

Les Pavillons de Bercy, c’est l’histoire d’une collection devenue musée-spectacle. Dédiée à la fête et aux Arts forains, elle offre sous le signe de la convivialité, un espace de rêve et de liberté où il fait bon retrouver son âme d’enfant.

L'histoire des Pavillons de Bercy a débuté en 1996, dans six bâtiments rescapés du remodelage urbain qui, en 1979 a frappé ce quartier parisien des bords de Seine devenu, depuis sa création, par privilège de Louis XIV, le plus grand marché vinicole du monde. Les chais, construits par l’architecte Lheureux en 1886 dans la mouvance de la restructuration de la halle aux vins amorcée par Eugène Viollet-le-Duc dès 1878, y ont échappé, témoignant d’un aspect du passé de la capitale où tous les terroirs de la France se rencontraient. Leurs immenses bâtiments longitudinaux, alignés en travées le long de rues arborées sillonnées par des rails de wagons et qui par miracle ont été préservés, ont un air de campagne qui fait oublier la présence du béton. Pourtant, des signes nous disent que quelque chose a changé. Un cheval de bois accroché dans une glycine, des lustres de cristal dans les platanes. Qu’annoncent ces contrastes baroques ?

C’est leur manière de nous dire que ce lieu de mémoire de l’industrie vinicole du vieux Paris l’est aussi dans un autre domaine, celui des Arts forains. Le point commun ? La convivialité dont Jean-Paul Favand, à l’origine de cette extraordinaire résurrection, a fait une priorité. Sa collection, l’une des plus importantes au monde sur ce thème, a trouvé ici l’espace qu’imposait un volume de décors, de manèges, de jeux de foire réunis en vingt ans. Encore fallait-il donner une finalité à ce magnifique butin. C’est pour qu’il puisse être partagé par tous que les Pavillons de Bercy avec le musée des Arts forains, le théâtre du Merveilleux et les Salons vénitiens se sont ouverts aux visites, aux manifestations événementielles et aux réceptions. Pour que selon la très jolie formule de Jean-Paul Favand : « Le baroque et le surréalisme, en nous faisant regarder plus loin que nous-mêmes, permettent de rencontrer l’autre. »

Rêve forain
On ne soupçonne pas le rôle essentiel de la fête foraine au temps de son âge d’or, vers 1900. Elle ne se contenta pas d’offrir le spectacle, l’amusement et la part de rêve qui permettait à chacun de s’extraire de la grisaille quotidienne. Elle fut un outil de communication comparable à notre télévision. Allant au devant du public avec un souci de modernité et de progrès, elle l’initia aux premières applications de la vapeur et de l’électricité et même aux mystères du corps humain avec les cires anatomiques. Il devint acteur de reconstitutions historiques lorsqu’il lui fut donné de chevaucher à son tour, sur un manège, le cheval de bois qui en faisait un cavalier anobli.

C’est cet aspect de la fête foraine, vecteur de culture et d’information autant que de rêve, qui est mis en lumière dans le pavillon consacré aux Arts forains, à travers la reconstitution de l’un de ces « Carrousels-Salons » dont les manèges, les bals, les orgues, les jeux et les guinguettes attiraient des foules venues toucher du doigt un luxe inaccessible. À grand renfort de sculptures, de dorures, de tapisseries, de soieries, de broderies d’or et de perles, de vitraux, de cristaux, de miroirs, ces gigantesques monuments nomades déployaient de spectaculaires décors. Pas question ici d’art populaire mais d’un art décoratif spécialement créé à l’intention et à l’usage du plus grand nombre.

Puisant ses sources dans l’art officiel et l’art religieux, il fait appel aux savoir-faire traditionnels transposés avec maestria pour mieux jouer sur la démesure et la surcharge imposée par l’obligation d’éblouir. Dans son atelier d’Angers qui employait 60 ouvriers, Gustave Bayol, l’inventeur du cochon et du cygne de manège et dont les chevaux de bois semblaient doués de vie, a donné ses lettres de noblesse à un art reconnu de fraîche date. Il faudra attendre 1975 pour que le terme d’Art forain vienne à l’avant de la scène. À l’époque, Francois Mathey, alors conservateur en chef de l’Union centrale des Arts décoratifs et féru de collections, mûrissait le projet de la présentation d’une exposition dédiée à cet art dans la cour du Louvre. Une caution de taille, suffisamment encourageante pour inciter par la suite Jean-Paul Favand à trouver un cadre à la mesure de sa collection.

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Palais d’illusion
L‘homme du XIXe siècle avait encore cette faculté de s’émerveiller de la beauté du monde et de ses surprises. Les mutations de l’ère industrielle n’allant pas sans dureté, l’évasion du quotidien lui devint pourtant nécessaire. C’est dans une forme de spectacle « total » mis à la mode entre l’Empire et le règne de Louis-Philippe que le public la trouva, dans ces théâtres du Merveilleux aux services desquels, là encore, se mirent les dernières découvertes scientifiques, techniques et artistiques. Ils ont inspiré la thématique de l’aménagement d’un second pavillon. Deux années d’études et de recherches ont été nécessaires pour lui donner vie, retrouver l’esprit des effets qui faisaient accourir le public et qui tiraient leur caractère merveilleux dans l’impression que rien n’était dû à l’intervention humaine.

Au domaine de l’illusion, l’effort et la difficulté ont, par essence, le devoir de s’effacer. L’objectif est atteint. On imagine cependant ce qu’il a fallu de réflexion pour recréer cette atmosphère si particulière qui avait, pour la première fois, mis le public au contact de curiosités jusqu’alors uniquement connues de l’élite de l’Ancien Régime. Celles du milieu naturel entre autres, illustrées ici par un ensemble de Naturalia dont les six mois de collecte de par le monde ont abouti à la création d’un étonnant décor qui nous entraîne sur les rives de l’imaginaire. Au plafond, d’énormes racines creuses, où s’engouffrent de phosphorescentes lumières, suggèrent la descente au centre de la Terre.

C’est bien de voyages dont nous parle ce lieu hors norme où les péripéties aériennes du légendaire baron de Münchhausen, l’univers fantastique des contes d’Hoffmann ou celui des romans visionnaires de Jules Verne, semblent avoir convergé. Les projections de lanternes magiques, qui subjuguaient le public de la rue au XVIIIe siècle, ont ici trouvé leur substitut contemporain avec un système informatique sophistiqué de douze vidéo-projecteurs. Lorsque les images sont projetées sur les murs et sur un ensemble d’orgues monumentaux géants, les repères se perdent, d’autres se créent et se défont. Et quand se met en action la puissance des orgues, les 1700 m2 du pavillon deviennent image et son.

Féerie vénitienne
La tentation était forte de s’inspirer du seul endroit au monde où la fête palpite à l’échelle d’une cité. Venise avec son carnaval ont donc offert une thématique supplémentaire à la collection de Jean-Paul Favand. En 1999, un troisième pavillon s’est transformé en palais vénitien du XVIIIe siècle pour rendre hommage aux fêtes carnavalesques. Le décor planté réunissant tous les ingrédients de l’architecture vénitienne, ses ponts en paliers, ses façades ocres aux balcons suspendus, ses marbres, ses mosaïques, ses lanternes sourdes et, bien sûr, les lions de Saint-Marc, l’esprit de la fête s’exprime dans les fastes de la cité des Doges.

D’abord dans la rue. Un peu de lumière et la magie opère dans ce décor qui, en l’espace de quelques minutes, prend toutes les colorations du jour, de l’aube à la nuit tombante. Déjà un manège tourne, chargé de gondoles d’apparat aux résonances baroques. Dans la travée parallèle qui double la surface des salons, 800 m2 au total, on pénètre au coeur de la vie vénitienne, dans ses palais, ses théâtres. Nous avons tous en tête les ors et les pourpres de la Fenice. Ils sont là, se reflétant de miroirs en miroirs, pour nous rappeler qu’à Venise – avec ses huit théâtres lyriques et pas moins de 432 opéras créés dans la première moitié du XVIIIe siècle –, la musique et le théâtre ont joué une part essentielle.

Pour mieux nous en convaincre, Colombine, Pierrot et Arlequin qui se sont esquivés de la Commedia dell’arte, engagent, du haut de leurs loggias, un dialogue chanté sur les grands airs de l’opéra italien. Ces aimables automates qui, pour l’occasion, ont revêtu des costumes de l’Opéra de Paris, transforment l’espace en un paysage sonore et animé. Par un renversement des rôles, ce décor place le spectateur au centre de la scène. On s’attend à quelque fantaisie galante, à quelque farce de carnaval, dans cette parenthèse des « excès permis » (selon Freud), qui, le temps d’une visite ou d’une soirée, donne envie à chacun de devenir autre sous le couvert du masque et, conformément à l’espérance du maître des lieux, d’apprécier en totale liberté l’instant et l’endroit.

Visite privée réalisé par Lucile Oliver. Photos Philippe Louzon.
Art&Décoration N°Janv Fév 2007

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