La Savoie, des vallées de pierre et de bois

Le 8 mars à 11h39 - - Maison & Travaux

Déployées de part et d’autre du parc naturel de la Vanoise, les vallées du Beaufortain, de Tarentaise et de Maurienne partagent une culture alpine vivante et des contraintes montagnardes fortes. Cependant, derrière l’apparente uniformité de leur manteau neigeux, chacune possède ses spécificités économiques et ses singularités architecturales.

Sophie Giagnoni. Photos Antonio Duarte (mars 2010)

De la verte vallée du Beaufortain aux sommets pierreux de haute Maurienne, la Savoie recèle une grande variété de paysages, de ressources et de climats, à laquelle répond une véritable diversité du bâti. Dans chaque village, chaque hameau, les hommes ont édifié leurs demeures en puisant leurs matériaux dans les ressources naturelles locales, en forgeant des techniques adaptées à la pente et au sol sur lesquels ils devaient construire ; chalets en bois du Beaufortain, maisons à colonnes en Tarentaise, maisons à jambage en Maurienne. L’isolement et les rivalités ont achevé de singulariser leurs solutions, dans ce pays où le nombre de patois avoisinait autrefois celui des villages.

Le Beaufortain, le pays des mille chalets

Dressé au débouché de la combe de Savoie et du val d’Arly, le Beaufortain s’inscrit géographiquement dans les Alpes du Nord. Sa situation aux pieds du Mont-Blanc lui vaut des précipitations deux fois supérieures à la moyenne nationale. Un arrosement naturel, conjugué à un bon ensoleillement et à une altitude moyenne de 1600 mètres lui assurent une grande richesse forestière. Sur les quelque 27000 hectares de son territoire, environ 8500 sont occupés par la forêt.

Lorsque celle-ci s’efface, c’est pour céder la place à de vastes alpages ou à de grasses prairies. Ces ressources naturelles ont très tôt conditionné le développement économique du Beaufortain, dont les habitants vivent aujourd’hui encore largement de l’agriculture et de l’exploitation forestière.

Un territoire préservé

L’industrie et le tourisme n’ont fait là qu’une entrée discrète. Une seule station, créée de toutes pièces autour du concept du ski, est apparue dans le massif, Les Saisies.

Très préservés, le paysage et l’habitat demeurent ici étroitement liés aux activités traditionnelles. Parallèlement, les hommes perpétuent les modes de construction mis au point par leurs ancêtres lesquels ont implanté leurs villages au fond des vallées mais ont, dans le même temps, disséminé leurs constructions dans l’ensemble du massif.

Les hameaux situés sur les coteaux les mieux exposés et les nombreux chalets d’alpage dispersés sur les pentes hautes marquent le paysage de leur foisonnement. Leur abondance résulte d’un nomadisme agricole saisonnier, caractérisé par le déplacement régulier des troupeaux durant toute la période d’estive. Certains éleveurs possèdent aujourd’hui encore jusqu’à dix de ces habitations temporaires, appelées « remues », qui permettent d’offrir à leurs vaches une herbe toujours à maturité, et une progression graduelle vers les sommets.

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Des maisons aux couleurs du terroir

Trois éléments majeurs se sont combinés pour conditionner l’habitat dans le Beaufortain : la pente montagneuse, les matériaux disponibles et la fonction agricole. Cette combinaison a donné naissance à un bâti original de chalets, dont les spécificités résident surtout dans l’association du bois et de la pierre, et une étonnante complicité avec la déclivité.

Une remarquable intégration à la pente

Simples et trapues, généralement plus longues que larges, ces constructions présentent un faîtage souvent parallèle à la pente. D’un point de vue technique, cette orientation permet d’utiliser la gravité terrestre pour aider aux portages et à l’évacuation naturelle des eaux. En pratique, elle favorise la création de plusieurs niveaux de plain-pied : des ouvertures en amont desservent la grange et facilitent ainsi le stockage du foin, tandis que des ouvertures en aval donnent accès à l’étable et à l’habitation.Cette dernière peut aussi offrir une autre ouverture sur le pignon.

La toiture qui coiffe l’ensemble présente une inclinaison étudiée en fonction de l’exposition au vent et à la neige. Toujours à deux pans, elle déborde largement pour abriter les différentes entrées et les balcons qui courent le long des façades.

Sa couverture était autrefois faite d’ancelles ou de tavaillons, lamelles en épicéa simplement posées sur la toiture puis calées par des pierres. L’entretien relativement lourd de ces toitures (les ancelles doivent être déplacées chaque année) a entraîné leur progressive disparition au profit du bac acier, du bardeau canadien, ou encore des Polytuiles.

Reconnu pour ses qualités esthétiques, le bâti traditionnel jouit cependant d’un bon entretien. Les anciennes fermes et granges font l’objet de belles restaurations et trouvent une seconde vie en habitation principale ou en résidence secondaire.

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La Tarentaise, une vallée de pierre

Étirée sur un peu plus de 70 km, la vallée de la Tarentaise n’offre pas la remarquable homogénéité du Beaufortain. Son territoire est marqué par une succession de couloirs étroits et encaissés, entrecoupés de gorges, cuvettes, dégagements et de vallées transversales que dominent de très hauts sommets escarpés.

Son sous-sol apparaît également plus divers que celui du Beaufortain : on y trouve des schistes, des granites, des quartzites, du gypse, de la lauze, du tuf ou encore du marbre. Cette abondance de pierres se lit dans le patrimoine bâti. La pierre prédomine sur le bois, dans des proportions qui fluctuent toutefois avec l’altitude.

Une architecture minérale

Hautes et massives, surmontées de toitures couvertes en lauzes de schiste, les maisons présentent d’épais murs maçonnés, autrefois élevés en blocs de pierre irréguliers, arrachés aux pentes montagneuses par les éboulis. Leur assemblage grossier était renforcé par un enduit au plâtre très résistant, la « grilla », qui les protégeait du froid, de l’humidité et des infiltrations. Obtenu par une longue cuisson de gypse, cet enduit présente une teinte rose agréable qui singularise fortement l’architecture locale, notamment dans la vallée des Belleville.

Le bois, rare en haute altitude, est réservé à la charpente, aux portes et aux volets. Les rares balcons sont le plus souvent munis de garde-corps en fer forgé. Cette pénurie de bois eut une autre incidence forte sur l’habitat tarin : elle contraignit les hommes à partager leur logis avec les animaux pour profiter de leur chaleur. À ce titre, elle organisa la distribution de leurs demeures.

Les rez-de-chaussée, souvent semi-enterrés, accueillaient bêtes et hommes, dont les espaces respectifs étaient délimités par un muret qui s’élevait à un bon mètre de hauteur. Au cours des années soixante, ce muret fut remplacé par une vraie cloison. Cette vaste pièce n’était pas habillée de bois mais de pierres enduites à la chaux, et surmontée de voûtes en berceau.

Au-dessus, sous toiture, se déployait le vaste volume de la grange à foin faisant fonction d’isolant. Accolée à cette ferme, les familles aisées possédaient une maison d’été, étroite et plus soignée, notamment dans ses enduits, décorés parfois. En descendant la vallée, les forêts se font plus présentes, et le bois plus courant dans les constructions. Séparés par sept kilomètres, Saint-Martin-de-Belleville (1450 mètres) et Saint-Jean-de-Belleville (1140 mètres) offrent un bel exemple de cette transition.

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La Maurienne, un habitat tout minéral

Avec ses 127 km, c’est la plus longue des vallées intra-alpines. Elle décrit une large courbe au fond de laquelle s’écoule la rivière de l’Arc, depuis les sommets glacés qui dominent Bonneval-sur-Arc jusqu’à sa confluence avec l’Isère au Pont Royal.

Sa physionomie tantôt large, tantôt étroite résulte de sa complexité géologique et de l’érosion sélective des glaciers. Comme en Tarentaise, les hommes ont trouvé ici une réserve inépuisable de pierres variées, chacune aux qualités spécifiques : certaines taillables comme les calcaires, d’autres débitables comme la lauze, ou d’autres encore transformables comme le gypse qui, une fois cuit, fournit le plâtre. Ainsi, la pierre était-elle appelée, là encore, à devenir le principal matériau de construction.

Sobriété du bâti

Les murs des maisons s’élèvent en pierre sur toute leur hauteur, coiffés par de lourdes toitures de lauzes. Ici le bois n’est utilisé que pour les charpentes, et ponctuellement pour quelques linteaux de portes et de fenêtres. L’épicéa et le mélèze sont les deux essences les plus couramment utilisées; l’épicéa étant cependant plus apprécié pour ses qualités de solidité et de souplesse.

Parallèlement, ces hommes ont dû s’adapter à une importante contrainte climatique : la violence des vents, le foehn et la lombarde, qui soufflent ici en toutes saisons. Ils ont donc construit leurs maisons basses, partiellement enterrées, sans débord de toiture. Compactes et d’une grande minéralité, elles se fondent de façon remarquable dans le paysage. Faiblement pentus (cela va de soi !), les toits de lauzes maintiennent la neige, qui participe ainsi à l’isolation du logis.

Afin de lutter contre les infiltrations d’air, les anciens prirent également l’habitude d’enduire à la chaux les murs des parties habitées. Les granges en pierre sèche profitaient à l’inverse de cette ventilation naturelle. La moyenne Maurienne apparaît moins marquée par la pénurie de bois. Les rez-de-chaussée en pierre sont parfois surmontés de granges en bois, et les balcons profitent aussi de ce matériau.

Pour le reste, les maisons présentent les mêmes caractéristiques qu’en haute Maurienne. Toutefois, certains bourgs affectent des spécificités notables : toits très pentus car autrefois couverts de chaume, pignons de grange en aulnes tressés, garde-corps coloré sur le versant du soleil, autant de singularités nées de la « cueillette » localisée des matériaux et de la variété des contraintes montagnardes.

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