Haricot de mer, passe-pierre ou salicot : la langue vernaculaire regorge d’appellations imagées pour désigner Salicornia europaea, la salicorne. Son nom signifie tout simplement « corne de sel », désignant ainsi les renflements salés de cette plante si fréquente en bord de mer.
La salicorne se plaît en effet sur les terres à vasières et les marais salants. Être recouverte d’eau de mer plusieurs heures par jour lui convient à merveille. La baie de Somme est l’un des premiers bassins de production de salicorne en France. Près de trois cents hectares de littoral y sont loués par l’État aux pêcheurs à pied. Ils sont ici plus d’une centaine, licence officielle en poche et formés à la culture marine, à pouvoir récolter ces petites pousses vertes, en complément de la pêche aux coques.
La salicorne se récolte exclusivement entre les mois de mai et d’août. Il fait encore nuit, il est entre quatre et cinq heures du matin environ, lorsque se détachent dans la brume les silhouettes floues des pêcheurs se rendant sur les herbiers à bicyclette. Chaussés de hautes bottes, ils traversent les ravins creusés par la mer dans les vasières pour parvenir enfin sur les lieux de récolte.
L’huîtrier pie pousse son cri sonore, les premières lueurs du soleil pointent à l’horizon : la cueillette de la salicorne va pouvoir commencer. Autrefois, il fallait couper la salicorne au couteau, courbé à ras du sol. Maintenant, les pêcheurs ont mis au point un système ingénieux : leur panier, aux allures d’épuisette, muni d’un manche coudé, est agrémenté d’une lame de faucille. D’un seul geste ample, la lame coupe les extrémités de la salicorne qui se placent d’elles-mêmes dans le panier.
Les pêcheurs se rendent sur une parcelle tous les deux à trois jours afin de cueillir les jeunes pousses et les repousses de salicorne. Seul ce caractère juvénile permet d’obtenir une salicorne tendre et non ligneuse. Si on la laisse faire, la salicorne peut atteindre 50 à 80 cm de haut, mais plus elle avance en âge et en hauteur, plus ses rameaux durcissent : filandreuse, elle n’est alors plus consommable. Il faut, de plus, la cueillir à la fraîche, à marée basse, quand elle est encore ferme, la chaleur et le soleil ayant pour effet de ramollir ses tiges au fil de la journée.
Un cueilleur aguerri réussit à en récolter près de quinze kilos par heure. En milieu de matinée, chacun rapporte sa production à domicile pour trier les brins de salicorne des algues et autres mauvaises herbes. Bien que vigoureuse, la salicorne, aux racines peu profondes, peut rapidement être concurrencée par des espèces plus invasives, tels la spartine, l’obione ou l’aster maritime. Les récoltants se doivent ainsi de procéder, tout au long de l’année, à un fastidieux désherbage pour éviter la colonisation des terres de la salicorne.
Quand cette annuelle a totalement disparu en hiver et que ses graines sont bien en terre, les pêcheurs font venir une dameuse de pistes de ski munie d’un rotovator pour arracher les mauvaises herbes et faucher les herbiers. Mais une autre menace pèse année après année sur la salicorne : l’envasement rapide et important de la baie de Somme, qui fait reculer les gisements de production.
Reportage réalisé par Aurélie Laglantine. Photos Franck Bel
Mon Jardin & Ma Maison N°604 Mai 2010
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